Eli Eli, Lema Sabachtani ?


ORIGINE
Japon
Eli Eli, Lema Sabachtani ? Affiche

ANNEE
2005
REALISATION

Shinji Aoyama

INTERPRETES
Tadanobu Asano
Aoi Miyazaki
Mariko Okada
Masaya Nakahara
Yasutaka Tsutsui
Critique Eli Eli, Lema Sabachtani ?
{Photo 1 de Eli Eli, Lema Sabachtani ?} « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné ? » : ces paroles de Jésus sur la croix sont utilisées par le réalisateur d'EUREKA pour planter d'emblée le décors de ce film qui en déroutera plus d'un. Pourtant, si les images de ce futur proche sont arides et désertiques (Aoyama n'a-t-il pas tourné un film intitulé DESERT MOON ?) et si le peuplement est devenu épars (ce qui tranche nettement avec la situation du Japon, où la surpopulation est toujours un problème d'actualité), la bande son se révèle pour sa part saturée de musique. C'est de ce contraste, parfois poétique, parfois apocalyptique, que naît tout l'intérêt de cette œuvre mélancolique.

Nous sommes en 2015 et l'humanité se sent affreusement seule face à sa triste condition. Un virus, le « Syndrome des Lemmings » (qu'un commentateur radio décrit comme étant le « kamikaze » de Dieu), a entrepris de pousser de vastes portions de la population mondiale à mettre fin à ses jours. Rien que dans l'archipel nippon, les ravages sont ainsi estimés à environ trois millions de suicides (une situation proche de celle dépeinte dans KAIRO). Pe{Photo 2 de Eli Eli, Lema Sabachtani ?} rsonne ne sait trop quoi penser de ce phénomène : colère divine ? arme bactériologique à même de lutter contre un taux de chômage avoisinant les quarante pour-cent? (le chômage galopant, à l'instar de ce qui est décrit dans BATTLE ROYALE, semble décidément préoccuper les Japonais, habitués à des taux extrêmement faibles).

Quoi qu'il en soit, ce fléau, cette fin du monde neurasthénique fait vivement penser à la mort thermique de l'Univers, à la victoire définitive de l'entropie. Les bâtiments sont laissés en jachère au bord des voies de communication. Il est difficile d'arracher un tant soit peu d'énergie au monde, comme en témoigne la scène où un personnage doit pédaler afin de produire de l'électricité dans son logement. Ce n'est donc pas le chaos qui menace. Cette épidémie de suicides semble uniquement déboucher sur un hiver éternel, une glaciation éliminant toute vie sans douleur véritable (le film, qui se déroule principalement durant l'automne, se clôt sur l'arrivée des premiers flocons de neige).

C'est dans ce contexte peu encourageant que deux artistes, Mizui (l'omniprésent Tadanobu A{Photo 3 de Eli Eli, Lema Sabachtani ?} sano) et Asuhara (Masaya Nakahara), réunis au sein du groupe « Stepin Fetchit », collectent des échantillons sonores multiples afin de confectionner une musique « noisy » qui seule permet de lutter contre le terrible syndrome. Les personnes qui viennent à leurs concerts voient leur état se stabiliser durablement. Leurs productions ne visent jamais le mélodique, elles tendent plutôt vers l'atmosphérique, le mur sonore. Ils découpent tantôt des tuyaux plastiques, qu'ils arriment à un ventilateur à l'aide d'une armature faite des baleines d'un parapluie afin de les faire tournoyer et produire ainsi un sifflement agréable, tantôt ils électrisent un câble métallique dont ils jouent à l'aide d'un archet. Fluettes ou massives, leurs œuvres sont toujours poétiques. Même quand ils s'appliquent à produire un magma sonore sursaturé grâce à une indémodable guitare électrique, l'éruption sonore transporte toujours l'auditeur pour le fait vibrer au plus profond de ses entrailles.

Un grand-père, apprenant grâce au travail d'un détective privé qu'il emploie les vertus curatives de la musique de Mizui et{Photo 4 de Eli Eli, Lema Sabachtani ?} d'Asuhara, leur demande de bien vouloir guérir sa petite-fille unique Hana (Aoi Miyazaki), infectée, avant qu'elle ne se supprime. Mizui pratiquera alors un impressionnant exorcisme à la guitare saturée - type « My Bloody Valentine », ou bien alors David Gilmour période éphèbe dans le « Live in Pompei » du Pink Floyd - au beau milieu d'un vaste pré recouvert d'herbe verte. Le bouillon électrique auquel il la confronte, véritable incantation magique de l'ère industrielle, semble la guérir momentanément de ses pensées noires.

Pourquoi la musique des deux comparses de « Stepin Fetchit » provoque-t-elle une rémission chez ceux qui s'y exposent ? La réponse n'est pas vraiment donnée par le film. Toutefois, on peut deviner que dans ce monde en train de se vider de toute énergie, la créativité déployée par le groupe - primordiale, non corrompue - vient contrer le processus de dépérissement de toute chose. En brûlant leur énergie sur scène, ils domptent les éléments, ils inversent le cours du déclin.

Seul l'océan, sur lequel le film s'ouvre et auprès duquel ils vivent leur existence paisible, résiste à leurs assauts sauvages.

Aoyama ne craint pas de malmener le spectateur, tant du point de vue sonore (la musique déchire parfois les tympans) que du point de vue de la mise en scène (il n'hésite pas à faire usage de longs plans-séquence qui confèrent au film son tempo mélancolique). Cependant, quand Mizui entreprend sa séance d'exorcisme, le montage s'accélère, les points de vue se multiplient, l'image se dédouble. Cette rupture stylistique renforce la violence, digne d'un orage estival, du traitement que fait subir le musicien à sa patiente.

ELI ELI, LEMA SABACHTANI ? n'est donc pas à proprement parler un film d'anticipation. Il s'agit plutôt d'un commentaire radical sur l'état de la société nippone d'aujourd'hui, transposé dans un futur proche - une sorte de présent décalé. Attention : ce n'est pas une œuvre facile d'accès. Pourtant, pour peu que l'on suive le réalisateur dans sa démarche et que l'on s'abandonne à ce type extrême de musique, l'expérience peut se révéler prenante. Un très beau film par conséquent, mais qui aura comme unique tort de s'adresser à un public de connaisseurs.

Franck Boulègue
22/12/2009
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Sueurs Froides.fr > Critique > Asian Scans
AUTEUR DE L'ARTICLE: Franck Boulègue
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