Frig


ORIGINE
France
Frig Affiche

ANNEE
2018
REALISATION

Antony Hickling

INTERPRETES
Biño Sauitzvy
Luc Bruyere
Arthur Gillet
Thomas Laroppe
Gaëtan Vettier
AUTEUR DE L'ARTICLE: Philippe DELVAUX
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Critique Frig
{Photo 1 de Frig} Love : Un monologue sur l'amour en voix off - Shit : dans une pièce immaculée un homme se soumet à toute sorte d'humiliations et de violences sexuelles - Sperm : le même déambule dans un bois où ses tortionnaires s'adonnent à des jeux sexuels.

L'Etrange festival 2016 avait déjà programmé WHERE HORSES GO TO DIE de Antony Hickling (LITTLE GAY BOY, DEEP BREATH), artiste nourri aux cinémas de Federico Fellini, Derek Jarman et Kenneth Anger. Avec FRIG, il s'inspire cette fois des univers du marquis de Sade et de Georges Bataille, pour une œuvre mélangeant arts corporels, expérimentations visuelles et sado-masochisme. Une performance radicale qui a fait hurler la commission de classification et interdire le film aux mineurs.

Tournant en festival, FRIG a, de l'aveu de son réalisateur fait finalement peu fuir les spectateurs, en dépit de ses images chocs. Il en était de même à l'Etrange Festival 2018, à la projection à laquelle nous avons assisté, qui n'aura donc vu que quelques rares spectateurs quitter la salle. Plus nombreux furent ceux qui détournèrent les yeux sur LA scène choc du métrage : une défécation non truquée en bonne et due{Photo 2 de Frig} forme. Assurément un moment fort du film.

Ce qui nous amène à deux conclusions : l'une veut que le spectateur de 2018 s'indigne bien moins que celui des générations précédentes d'images autrefois considérées comme outrepassant des tabous. Plus finement, il s'agit moins d'une plus grande capacité d'acceptation des images que de l'évolution des tabous. Ceux relatives aux sexualités alternatives et extrêmes sont désormais moins clivantes. On insiste sur le « moins », car il n'y a pas effacement des normes.

L'autre étant que parmi les tabous encore en place se trouve ceux relatifs à l'intimité (on se souvient de ZONE HUMIDE et sa transposition cinématographique), lesquelles trouvent par exemple leur traduction dans la pudeur pour l'acte de déféquer. Et dans la répulsion afférente à assister au spectacle des déjections d'autrui. Et dans une dialectique qui traverse toute l'histoire humaine, un mouvement de répulsion engendre une pulsion opposée de fascination. Le spectacle des mictions est de longue date attesté comme le fantasme récurrent d'une minorité. Ce qui change sans doute, c'est la montée en puissance de ce fantasme sous les coups{Photo 3 de Frig} de butoir de la culture internet. Le web, la pornographie qui y a trouvé refuge, les réseaux sociaux qui déifient l'expression du soi, engendrent un décalage dans les lignes de l'intime. Notre pudeur, héritée de la culture bourgeoise imprégnée de christianisme (mais qui se retrouve dans toutes les cultures et les religions), cède le pas face à la quasi injonction de se montrer, d'être reconnu. Et comment mieux être reconnu que de transgresser un tabou. Le plus faible d'entre eux à résister était celui de l'intime, le voici abandonné ou amoindri par une partie si pas majoritaire du moins significative d'entre nous. Qu'il s'agisse de pornographie, d'exhibition, d'affirmation de soi, d'empowerment, de quête de célébrité, qu'importe, la culture du 21ème siècle brade une valeur qu'elle trouvait naguère encore intouchable.

Le cinéma, parce qu'il nécessite d'importants moyens financiers, doit composer avec des impératifs économiques de rentabilité. Il lui est moins facile de s'attaquer à ces mêmes tabous que le web. FRIG fait donc partie de ces films - rares - qui osent l'expérience transgressive. En cela, il nous interpelle.

Le spectacle estcelui de l'expérience homo-érotique d'un homme soumis aux humiliations, châtiments sexuels et molestations consenties de plusieurs autres : scatologie et coprophagie en apothéose, mais aussi viols, torsion des tétons, coups, puppy play, soumission, humiliations verbales et tout le saint frusquin de la sexualité BDSM... jusqu'aux mutilations lourdes amputant langue et doigt.

Le résultat marque puisque la fiction mélange allégrement les simulations et les pratiques réellement exécutées face à la caméra. Il y a donc tout un entrelacs du vrai et du faux qui convoque une fantasmatique spécifique.

La fiction donne à voir l'expérience de cet homme comme érotique, entremêlant son expérience et ses fantasmes (sa langue et son doigt tranchés réapparaissent dans les scènes suivantes, attestant du fantasme).

L'espace du « jeu » est lui-même irréel : une grande pièce blanche et vide, comme coupée du monde, isolant l'homme dans ses seuls fantasmes et pratiques.

C'est d'ailleurs un espace théâtral, avec échappées côtés cour et jardins, ce qui renvoie à l'expérience du metteur en scène, lui-même issu du monde du théâtre.

FRIG se place sous l'ombre tutélaire des 120 JOURNEES DE SODOME du marquis de Sade, tel qu'interprété par Pasolini. On y retrouve la même structure chapitrée (« Love », « Shit » & « Sperm »). Mais là où Pasolini redonne à Sade toute sa portée politique et philosophique, FRIG se concentre sur l'expérience individuelle de l'homme. L'époque veut ça. On pourrait regretter ce repli sur l'individu alors que les 120 JOURNEES DE SODOME de Pasolini n'a sans doute jamais été aussi contemporain dans une Europe qui cède un peu partout aux sirènes d'un populisme fleurtant de plus en plus près avec la Bête. Mais on digresse là.

FRIG ne dure que 60 minutes, un épilogue post générique vient allonger la sauce pour atteindre la durée lui permettant d'obtenir le statut de long métrage : un poème de Shakespeare lu sur un fond jaune. Le procédé n'est pas sans évoquer le film testament de Derek Jarman, BLUE, consistant, rappelons-le, en un long monologue lu sur un écran monochrome bleu (en fin de vie, Derek Jarman a alors perdu la vue). Une belle conclusion via un poème sur l'amour et la soumission qu'on lui offre.

FRIG est sorti en salle (au singulier) à Paris en novembre 2018.

Philippe DELVAUX
04/02/2019
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