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Grotesque

Gurotesuku


ORIGINE
Japon
Grotesque Affiche

ANNEE
2009
REALISATION
Kôji Shiraishi
INTERPRETES
Tsugumi Nagasawa
Hiroaki Kawatsure
Shigeo Ôsako
Critique Grotesque
{Photo 1 de Grotesque} Un couple tout nouvellement formé se fait enlever par un médecin sadique qui va les torturer à mort pour son seul plaisir sexuel.

Point n'est besoin de longuement résumer l'intrigue, tout tient en une phrase. Le film n'a été conçu que pour nous montrer longuement les tortures subies par nos deux victimes. En tant que tel, il se rattache - voire revendique son appartenance - au style du « Torture porn » qui a envahi les écrans comme sous-genre de l'horreur depuis une petite décennie, dans la foulée des séries SAW et HOSTEL. En Occident, les fondements du genre remontent cependant plus profondément dans un historique de l'horreur qui a régulièrement fait de la torture un spectacle, ne citons, pour l'exemple, que les « Nazisploitations » (aussi appelés « Swastika porn », qui mêle donc déjà à son intitulé une sémantique renvoyant à la pornographie) et les « Women in Prison ». Cependant, ce sont les années '90 qui feront vraiment émerger la douleur comme motif esthétique dans un cinéma plus grand public, celle-ci ne s'épanouissait auparavant que dans le cinéma de genre. Le Japon a, quant à lui, un rapport à la violence qui est assez éloigné de la culture occidentale et une longue tradition de sa mise en scène cinématographique. Longtemps avant le «Torture porn », dès les années '60, le Japon a développé le style « Ero-goru », lequel mêlait donc l'érotisme au grotesque le plus souvent sadique. Le point culminant de ce mouvement est sans doute à trouver dans la série des Femmes criminelles de Teruo Ishii, ensemble de 6 films aux évidentes visées sadiques (et appelés sous d'{Photo 2 de Grotesque} autres cieux, et parfois pour un corpus légèrement distinct, « Tokugawa » ou « Joy of torture »).

Le titre GROTESQUE qui nous occupe ici résonne donc comme un écho de ce lointain mouvement, une descendance qui en incorpore les évolutions, notamment occidentales, mais qui rappelle à tous que c'est bien le Japon qui en a inventé les codes. On sent transparaitre cette fierté nationaliste quand on relève les propos du producteur qui désirait dépasser graphiquement ce que les « Torture porn » occidentaux montraient. Le genre, il est vrai, ne tient que par son côté ultime et se trouve donc régulièrement coincé dans une course à la surenchère. En ce sens, c'est la même impasse que celle qui plombe la pornographie : à vouloir toujours montrer plus, se revendiquer le plus explicite, on finit par décrédibiliser son produit (ne citons que l'effondrement rapide, artistiquement parlant, de la série SAW).

Mais en s'inscrivant dans le courant « Ero-goru », GROTESQUE affirme par son titre son statut : l'excès érigé en spectacle se veut moins rebutant que distrayant. Il est donc littéralement grotesque et revendiqué tel. L'intrigue tient sur un ticket de métro, la caractérisation des personnages est laxiste, leur identité sans intérêt (on attendra 45 minutes avant d'entendre pour la première fois le nom de la femme), le jeu des acteurs peu convainquant, les motivations des personnages sont de pure convenance (qui croit à la romance entre deux tourtereaux qui se connaissent à peine, et que dire du motif de la solitude et de la haine du docteur fou). Moins que des faiblesses de mise{Photo 3 de Grotesque} en scène, le réalisateur nous indique au contraire par ces « carences » que tout ceci n'est que du spectacle forain, du carton-pâte dont on peut s'amuser.

Nous sommes donc dans le versant tout à fait opposé au sérieux imperturbable d'un PHILOSOPHY OF A KNIFE à la volonté à la fois esthétisante et dénonciatrice ou, plus récemment, d'un THE BUNNY GAME qui entend exorciser les démons de son concepteur (qui a semble-t-il lui-même été victime d'abus et de violence).

On se trouve à la fois également dans la continuité mais aussi dans l'opposition au radical GUINEA PIG qui, lui, jouait de l'ambigüité sur un statut de pseudo « Found footage » (l'anecdote célèbre veut que certains aient cru à l'authenticité des tortures et du meurtre présentés). Ici, pas de plans-séquence dans leur continuité, pas de shaky cam ou de dispositif faisant croire à l'amateurisme - et donc la véracité - des images. Nous sommes bien dans un dispositif cinématographique classique, avec mise en scène, découpage, scénario, progression, montage...

On retrouve certaines thématiques et motifs de l'érotisme japonais, tel le rapport aux fluides comme en témoignent une scène d'urolagnie, une autre d'éjaculation féminine, mais aussi des plans de bave, morve et larmes. Cet intérêt porté aux sécrétions a de toute manière envahi une certaine tranche de la pornographie extrême des années 2000. Toujours cette volonté de montrer plus, les fluides témoignant d'un effet, quel qu'il soit, sur le corps. Mais outre leur fonction de témoignage, les fluides corporels symbolisent métaphoriquement soit l'humidité s{Photo 4 de Grotesque} exuelle féminine, soit, lorsqu'il y a projection, l'éjaculation dont ils seraient un pendant féminin.

L'érotisation du sadisme est très tôt revendiquée par une réplique du médecin : « excitez-moi par votre volonté de survivre ». Plus tôt, lors de leur rencontre, la femme demande à son futur compagnon d'infortune s'il serait prêt à mourir pour elle. Tout est dit. L'obédience puritaine ou au contraire libérée d'un film d'horreur érotique poussera le scénario à s'acharner plus particulièrement sur tel ou tel archétype de victime. Le premier punira la pécheresse, c'est la mouvance de nombreux slashers qui massacrent la fille libérée et épargnent l'oie blanche ; le second, qu'on retrouve souvent dans le cinéma sadique, s'attaque à l'innocence et à la vertu vite trainées dans la boue, dans une longue tradition remontant au marquis de Sade. C'est cette seconde école qu'on retrouve ici, puisque notre couple n'a jamais encore eu l'occasion de consommer un amour seulement naissant, ce qui rend le plaisir du médecin plus intense.

Très vite, l'homme, crucifié, se verra percer le flanc, tel le Christ mis à mort. Coïncidence peut-être... mais rien n'est moins sur, le cinéma SM nippon ayant régulièrement fait appel à l'imagerie chrétienne.

Par la suite, une litanie de torture nous exhibera des colliers fabriqués avec des doigts, des tétons ou un pénis coupé... lequel procure une « stimulation sexuelle » à un des protagonistes. Plus tard, résurgence de la crucifixion, ce sont des clous qu'on enfoncera dans les couilles de l'homme (on relève par ailleurs qu'en 2011, le très beau IMMORTALS de Tarsem Singh voit un traitre, réduit en esclavage, se faire écraser au marteau les parties intimes, torture rare dans un film grand public). On se trouve dans un renversement complet des valeurs sexuelles classiques, les zones érogènes étant détruites, malmenées, torturées ou enlevées. Le tout bien entendu par un médecin, sans doute la figure la plus classique de l'horreur.

GROTESQUE date de 2009, mais n'a atteint nos contrées qu'en 2011, à l'occasion d'une sortie DVD. Celle-ci est estampillée « non censurée », ce qui ne veut pas dire grand-chose vu l'absence de contrôle ou certification du marché dvd. Il semble cependant que la très sévère (et guère inspirée) Albion ait banni le film de son territoire... lui conférant dès lors la publicité nécessaire pour sa diffusion dans d'autres contrées.

Les producteurs entendaient faire franchir à GROTESQUE un nouvel échelon dans les paliers de l'horreur. Nous n'irons pas jusqu'à adouber ce qui apparait plus comme une vantardise. Le côté justement grotesque désamorce l'excès et l'ensemble se montre donc moins fort que des titres comme GUINEA PIG ou MARTYRS (GROTESQUE a cependant eu « MARTYRS 2 » comme titre de travail). Mais, pour un micro-budget (trois acteurs et guère plus de deux décors), l'ensemble tient assez bien la route. Toujours est-il qu'on n'en réservera la vision qu'aux seuls spectateurs cherchant ce type de produit, à savoir la mise en scène pure de tortures, sous un mode exagéré et non sérieux (en rupture tonale, l'humour et l'irréalisme s'invitent en cours de route)... grand guignolesque en somme.

Philippe Delvaux
31/01/2012
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AUTEUR DE L'ARTICLE: Philippe Delvaux
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