Labyrinth of Darkness


ORIGINE
Tchèque
Labyrinth of Darkness Affiche

ANNEE
1978-1989
REALISATION
Jiri Barta
Critique Labyrinth of Darkness
{Photo 1 de Labyrinth of Darkness} LABYRINTH OF DARKNESS est le titre DVD d'une compilation regroupant l'essentiel de l'oeuvre de l'animateur tchèque Jiri Barta (à peine relève-t-on l'absence d'un de ses premiers travaux : SPIRITUELS, 1975). Jiri Barta semble avoir un peu disparu de la circulation depuis la fin des années 80. Récemment, le cinéphile attentif retrouvait cependant sa trace au générique de LETTERS FROM CZECH, un courtmétrage co-réalisé à trois avec Michaela Pavlatova et Pavel Koutsky.

On sait que le cinéma d'animation a rayonné dans les pays de l'est durant l'ère soviétique et qu'au sein de ce bloc, la Tchécoslovaquie s'est distinguée. On sait également que l'effondrement communiste s'est accompagné de dommages collatéraux pour la production cinématographique. Plus encore pour celle dont les débouchés commerciaux apparaissent faibles, à l'instar du cinéma d'animation, surtout s'il ne vise pas les enfants. Jiri Barta illustre parfaitement ce phénomène. Il tente depuis plus de 15 ans de monter un projet de long métrage, sans succès.

Pourtant, nous ne saurions trop recommander son oeuvre protéiforme. Jiri Barta est un auteur rare : à peine 8 court-métrages et son chef d'oeuvre, le moyen métrage KRYSAR. Neuf films pour presque autant de techniques : animation de poupées (KRYSAR et CLUB OF THE LAID OFF), d'objets (LE MONDE DISPARU DES GANTS et LA BALLADE DU BOIS VERT), papiers superposés (PROJET), dessin animé (DISKJOCKEY), animation de formes (DEVINETTES POUR UN BONBON) ou même traditionnel film " avec acteurs " (LE DERNIER VOL).

Si en début de{Photo 2 de Labyrinth of Darkness} carrière il évolue avec aisance dans l'animation pour enfants (DEVINETTES POUR UN BONBON), il s'adresse très rapidement aux adultes dans la suite de son oeuvre, suivant la trace de nombre de ses aînés.

La filiation avec ces derniers s'établit par ailleurs quand on sait que ses films sortent du célèbre studio praguois Trnka. Jirí Trnka, qui a donné son nom à cette structure, est un des tout grands maîtres de l'animation de poupées. Il meurt en 1969, année où Jiri Barta commence à étudier l'animation. En 1964 Trnka livre LA MAIN, son dernier film et son chef-d'oeuvre. Cecourt, politiquement très critique à l'égard du totalitarisme communiste, a eu une grande influence sur l'animation mondiale. On peut retrouver chez Jiri Barta des échos de LA MAIN dans LE MONDE DISPARU DES GANTS. En effet, dans ce dernier, des ouvriers d'un chantier de construction retrouvent enfouis sous terre une série de gants dépareillés et plusieurs bobines de films. La pellicule retrouvée est projetée et nous fait découvrir les aventures en noir et blanc de gants anthropomorphiques, évoluant dans un univers totalitaire (les mauvais noirs oppressent les bons blancs). LE MONDE DISPARU DES GANTS est sémantiquement très riche : on y retrouve le " film dans le film ", comme si Barta avait retrouvé l'oeuvre de Trnka. Les bobines enterrées renvoient par ailleurs au destin des films qui critiquent le régime : l'art, surtout s'il questionne, est bâillonné et enterré. On peut cependant opter pour une autre lecture de ce court, qui rend hommage aux cinémas du pa{Photo 3 de Labyrinth of Darkness} ssé oubliés des générations actuelles : deux gants vivent des aventures romantiques dignes des péripéties du muet... un oeil tranché au rasoir évoque UN CHIEN ANDALOU... une course dans un décors halluciné rappelle LA BÊTE AVEUGLE... un " film retrouvé " de Frederico Bellini (notez le " B ") recrée la magie de ROMA, de CASANOVA ou du SATYRICON... d'autres passages font penser aux polars, à GODZILLA... LE MONDE DISPARU DES GANTS exploite également le thème classique dans l'animation de la main, où cette dernière est à la fois main divine et celle du créateur sur sa création. L'animateur est le démiurge de ce qu'il crée. Ce thème se rapproche de celui de l'interaction entre le créateur et sa création, qui traverse régulièrement le monde de l'animation, et ce depuis l'époque du muet : GERTIE LE DINOSAURE (Winsor Mc Kay, 1916) OUT OF THE INKWELL avec Koko le clown (Dave & Max Fleischer, 1917)...

Tout récemment, Daniel Wiroth déclinera encore le monde des gants dans le superbe ELEGANCE. Romance entre deux êtres troublée par un jaloux, FRAGILE, son film précédent, en verres animés (flûte à champagne, bock de bière, verres à vin...), n'était pas non plus sans référer à certains passage du MONDE DISPARU DES GANTS.

Jiri Barta s'était déjà aventuré en 1981 sur le terrain glissant de la critique du régime dans PROJECT. Unarchitecte (autrement dit : " Le Grand Architecte ", les décideurs... le régime) dessine les plans d'un immeuble collectif. Ces appartements, rigoureusement identiques, se peuplent d'habitants qui s'approprient et{Photo 4 de Labyrinth of Darkness} personnalisent leur logement avant que, dans un econd temps, une standardisation à outrance ne retransforme l'immeuble en cases grises, gommant toutes les spécificités apportées par les occupants. On comprend bien que ce type de cinéma parlera également à nos sociétés promptes à standardiser.

Après ces deux oeuvres engagées, le cinéaste semble changer de préoccupations en signant LA BALLADE DU BOIS VERT, une ode à la nature et aux cycle de la vie. La présence de corbeaux-harpies laisse toutefois planer le doute sur son message réel. L'animation de orceaux de bois sera récemment utilisée par un autre tout grand nom de l'animation tchèque contemporaine : Jan Svankmajer, via son long métrage LITTLE OCÈK, adaptation d'une légende locale.

En 1989, Jiri Barta réalise son dernier film à ce jour. THE CLUB OF THE LAID OFF raconte le basculement de la société tchécoslovaque à l'aide de mannequins animés. L'ambiance et les décors rappellent le cinéma des frères Quay, avec cette atmosphère d'abandon, de déglingue, de saleté, d'étrangeté onirique et surréaliste qui caractérise leur oeuvre. Dans un immeuble délabré vit en vase clos une famille de mannequins de grands magasins. Leurs activités sont automatisées, obotisées, sans âme, déshumanisées. Ils ne vivent pas, ils fonctionnent. Chaque jour est le recommencement du même cycle, immuable et désincarné. Nos mannequins sont usés, leurs ustensiles cassés, hors d'usage, vieillis, en panne. Un jour, d'autres mannequins investissent l'immeuble et évincent ses occupants. Ils écoutent du rock, fument, baisent, incarnent la modernité. Mais cela leur permet-il pour autant de s'extraire du cycle de nos occupants précédents ?

Avec THE CLUB OF THE LAID OFF, Jiri Barta renoue avec une veine critique marquée. Sans doute celle-ci est-elle moins politique (l'autorité est absente) que sociale : c'est de mise en cause de nos modes de vie dont il est ici question. La génération émergente (rappelons que le régime bascule cette même année 1989 lors de la " révolution de velours ") ne parviendra pas à s'extraire du moule de ses prédécesseurs.

Enfin, la pièce maîtresse de cette compilation est le moyen métrage KRYSAR, LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN (1985). Il s'agit de l'adaptation de la légende allemande du XIIe siècle du joueur de flûte qui a hypnotisé et noyé les rats qui infestaient une ville. Après que les bourgeois eussent refusé de le payer, il en fit de même avec les enfants de cette bourgade. Ce chef d'oeuvre en poupées animées, doté d'impressionnants décors expressionnistes (voire cubistes), a certainement dû laisser des traces auprès de Tim Burton (voyez ses NOCES FUNÈBRES). Parabole sur la corruption humaine, la légende allemande prend le contrepied de celle de Sodome et Gomorrhe : le joueur de flûte ne vient pas sauver les âmes pures d'une ville de pêcheurs, il leur apporte au contraire la mort.

Notons que KRYSAR a également été édité en France par Les Films du Paradoxe. Il avait été à l'époque de sa sortie sélectionné à Cannes (Un certain regard) et avait bénéficié d'une microscopique sortie en salle en France.

Philippe Delvaux
20/01/2010
Cet article est paru dans Sueurs Froides n°35
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AUTEUR DE L'ARTICLE: Philippe Delvaux
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