Le lézard noir

Black Lizard
Kuro tokage


ORIGINE
Japon
Le lézard noir Affiche

ANNEE
1968
REALISATION

Kinji Fukasaku

INTERPRETES
Akihiro Maruyama (alias Miwa)
Isao Kimura
Kikko Matsuoka
Junya Usami
AUTEUR DE L'ARTICLE: Philippe Delvaux
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Critique Le lézard noir
{Photo 1 de Le lézard noir} La voleuse de bijoux appelée « Lézard Noir » (Miwa) terrorise tout le pays. Dans l'espoir de demander une rançon à son père milliardaire, elle kidnappe Sanae (Kikko Matsuoka), la fille du banquier Iwase (Jun Usami, qui termine deux ans plus tard sa carrière sur TORA! TORA! TORA!). Ce dernier fait appel au détective privé Akechi Kogoro pour libérer sa fille.

Sur un scénario prétexte et sans vocation aucune à quelque crédibilité, ce Lézard est un festival Miwa (qui n'adoptera cependant ce surnom que quelques années plus tard). Cet acteur travesti est déjà une star au Japon en ces années-là et alterne tours de chant et performances tant théâtrales qu'au cinéma. Il n'y en a ici à peu près que pour lui et il/elle éclipse sans peine le détective Akechi, joué par Isao Kimura (un familier du cinéma d'Akira Kurosawa). Jouant le registre de la queen, Miwa offre une composition haute en couleur et pleine de sensualité venimeuse. La femme fatale dans toute sa splendeur, soit un personnage prisé tant par la littérature policière que par le cinéma. Et qui a suscité de l'intérêt jusqu'à nos contrées puisqu'en 2013, Pascal-Alex Vincent livrait le documentaire « MIWA : A LA RECHERCHE DU LEZARD NOIR », qu'on a pu voir ici et là{Photo 2 de Le lézard noir} en festival ou en dvd.

Rien n'indique explicitement dans le film de Fukasaku que le lézard noir est un homme. Il nous est toujours présenté comme une femme, dans un premier degré assumé. C'est une différence majeure avec le roman, qui faisait du malfaiteur une femme. Le film joue donc délibérément la carte de l'ambiguïté. On peut estimer qu'à l'époque de la rédaction du roman (1934), un malfaiteur de sexe féminin est encore une étrangeté provocante. Dans les années '60, c'est le travestissement qui ajoute à la bizarrerie. L'ambiguïté sexuelle semble d'ailleurs un trait culturel particulièrement exploité dans un Japon dont les racines n'ont été impactées par la culture chrétienne que fort tardivement. On pourrait parler du Kabuki, mais on retrouve ce jeu des caractères efféminés (dont celui du « bishōnen ») ou du moins androgynes aussi bien dans la peinture de Takabatake Kashō que plus récemment dans la mode gothique ou les mangas Yaoi.

Très travaillée, la direction artistique déploie un univers de décors à la fois très pop et complètement saturé de noir, tout en restant parfaitement lisible. L'ensemble est très beau. On retrouvera ce type d'esthétique dans une autre adaptation de Rampo : LA MAIS{Photo 3 de Le lézard noir} ON DES PERVERSITES (aka LE PROMENEUR DANS LE GRENIER, sorti en France en 1990 seulement), ou encore dans MARQUIS DE SADE'S PROSPERITIES OF VICE (Akio Jissoji, 1988, une des dernières tentatives de la Nikkatsu de survivre à l'effondrement de ses Roman porno). Et si nous mentionnons ce titre de Jissoji, c'est aussi parce qu'il remakera en 1994 LE PROMENEUR DANS LE GRENIER.

Les décors du LEZARD NOIR déploient l'imaginaire pop qui fait flores en ces délurées années '60 en des espaces fantasmatiques typiques : celui de la boite de nuit associée tant à la dépravation et au crime qu'à la liberté des corps, ou celui de la grotte dont on laissera le décryptage aux psychologues du cinéma et qui s'inscrit dans la mouvance des nombreux films d'espionnage post James Bond. Mais le référent le plus évident est évidemment le DANGER DIABOLIK de Mario Bava.

Très belle idée aussi de placer dans le repaire du Lézard des hommes pétrifiés en statues. Un fétichisme de l'immobilisation particulier à Rampo et qu'on retrouve dans LA BETE AVEUGLE et d'une certaine manière dans HORRORS OF MALFORMED MEN.

Rampo aime donc l'idée d'immobilisation. Il l'exprime aussi à plusieurs reprises dans son œuvre (la nouvelle « La chaise humaine »), en enfermant un protagoniste dans un meuble : chaise (à l'intérieur d'un fauteuil donc) ou divan... Ici, on verra Sanaé droguée et jetée dans une malle puis Akechi caché à deux reprises dans un divan creux. L'ero goru se caractérise par son traitement des sexualités alors considérées (et plus encore en occident) comme déviantes. L'immobilisation est même double quand les bandits ligotent le divan où se cache Akechi.

LE LEZARD NOIR est donc l'adaptation du roman homonyme (1934) l'écrivain Edogawa Rampo, fondateur de l'ero-goru dans l'entre-deux guerres et qui se tourna ensuite vers le genre policier, mettant en scène le détective Akechi que l'on retrouve ici. « Le Lézard noir » fait partie des quelques romans et nouvelles édités en français, chez Piquier. Pour l'anecdote, le Lézard noir est aussi le titre d'une maison d'édition de manga, positionné sur des œuvres de patrimoine, souvent déviantes. Ce Lézard noir a ainsi édité en français le maître de l'ero-goru Suehiro Maruo, qui paie ouvertement tribut à Rampo. La boucle est bouclée.

Rampo a souvent été adapté au cinéma et LE LEZARD NOIR connait d'ailleurs une première adaptation en 1962 par Umetsugu Inoue ainsi qu'une déclinaison pour la scène en 1961.

C'est une période faste pour l'œuvre de Rampo puisqu'un an après l'adaptation par Fukasaku du Lézard noir, Teruo Ishii livrera l'extraordinaire HORRORS OF MALFORMED MEN (qui restera cependant invisible des décennies durant) et Musumura le chef d'œuvre LA BETE AVEUGLE (Moju).

LE LEZARD NOIR suit un parcours similaire à l'œuvre maudite d'Ishii puisqu'après un réel succès populaire en salle au Japon, il finit par être interdit de diffusion par la veuve d'un ayant droit au milieu des années '90, interdiction récemment levée. Juste avant de disparaitre, il aura cependant fait partie de la programmation du premier Etrange festival. Vingt-cinq ans plus tard, en 2017 donc, ce même festival le reprogramme. Auparavant, les cinémathèques belges et françaises auront quand même pu le diffuser, la première fin 2009, la seconde lors d'une rétrospective Fukasaku. En 2017, l'Etrange Festival a donc exhumé une rare copie 35 mm française de ce titre (Encyclo-Ciné renseigne une sortie française en février 1984) qui, en dépit de la levée de l'interdiction d'exploitation, reste inédit en vidéo. Le public ne s'y est pas trompé : la salle 300 du Forum des images était comble pour cette projection unique.

Philippe Delvaux
03/10/2017
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