Légitime violence

Rolling Thunder


ORIGINE
Etats-Unis
Légitime violence Affiche

ANNEE
1977
REALISATION

John Flynn

INTERPRETES
William Devane
Tommy Lee Jones
Lind Haynes
AUTEUR DE L'ARTICLE: Stéphane Bex
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Critique Légitime violence
{Photo 1 de Légitime violence} John Flynn n'est pas le réalisateur le plus connu et le plus caractéristique du Nouvel Hollywood. La filmographie de cet ancien assistant de Robert Wise et John Sturges comprend quelques œuvres plus marquantes, parmi lesquelles PACTE AVEC UN TUEUR (BEST SELLER), thriller plutôt subtil autour d'un duo écrivan-tueur, BRAINSCAN, sympathique plongée horrifique des années 90 dans le monde de l'informatique, mais surtout LEGITIME VIOLENCE (ROLLING THUNDER), film seventies encensé par le réalisateur référentiel Tarantino, amateur de playlist et de top ten, et dont le KILL BILL saura se souvenir.

Le film, jusque là confidentiel avant que l'infatigable dénicheur de pépites oubliées ne s'en fasse le chantre, ressort aujourd'hui grâce à Wild Side dans une belle édition augmentée d'un livret dû à Philippe Garnier. Alors, jalon indispensable pour comprendre la généalogie du film d'action et du vigilante movie, ou cavalier solitaire ayant subverti les codes et objet dont la modernité aurait échappé à son public au moment de sa sortie ?

Il y a deux films dans LEGITIME VIOLENCE : celui d'abord de son premier scénariste, Paul Schrader, qui devait en être le réalisateur{Photo 2 de Légitime violence} avant d'être évincé dans des circonstances peu claires. L'auteur du scénario de TAXI DRIVER mettait en scène un héros de type vigilante au sein d'une Amérique gangrénée par la guerre du Vietnam et son racisme latent. Le héros, torturé par les Viet-Congs mais n'ayant jamais tiré un seul coup de feu revient acclamé comme un héros dans son pays et finit par partir dans une croisade ultra-violente contre un groupe de Mexicains qui l'a spolié et a massacré sa famille. Incité à remanier et adoucir son scénario, Schrader s'y refusera et sera débouté de la réalisation. Le scénario sera récupéré et adouci avec John Flynn aux commandes des la réalisation. La violence nihiliste de Schrader, proche de l'univers de Peckinpah, va trouver à s'incarner de manière plus sporadique, éclatant surtout dans un massacre final dont le héros - contrairement à la version de Schrader - ressortira vivant. La radicalité du scénario initial ne s'est pas pour autant transposée en film d'action ramollo - les séances test qui déclenchent le scandale, évoquées par le producteur dans les bonus du DVD, sont là pour le prouver - mais a trouvé une voie plus originale pour s'exprimer.

Au héros en e{Photo 3 de Légitime violence} ffet, Charles Rane (William Devane) revenant après sa période de captivité et de torture au Vietnam est adjoint un autre traumatisé, Johnny Vohden (interprété par le jeune Tommy Lee Jones) et une groupie amoureuse qui va accompagner le héros dans sa quête vengeresse (Linda Haynes). La scène la plus traumatisante du film (la torture du héros par les Mexicains qui broient sa main) est rendue dans un montage elliptique qui en supprime le potentiel gore et les meurtres de la femme et du fils de Rane demeurent en hors-champ.

Paradoxalement, c'est cet adoucissement qui fait l'originalité de l'œuvre de Flynn et qui le tient à l'écart à la fois de l'esthétisme scorsesien du carnage final dans TAXI DRIVER comme du naturalisme pessimiste d'un Peckinpah. William Devane n'incarne pas un héros monolithique, n'attendant que l'occasion propice pour partir en croisade et exprimer les frustrations d'une Amérique s'aveuglant au spectacle de la violence, mais, de manière plus subtile, un homme « barré », empêché d'émotion pour avoir été reconfiguré par la violence de la torture subie pendant la guerre. Derrière les lunettes noires qui dissimulent au monde le spectacle de cett{Photo 4 de Légitime violence} e absence, le héros reconnaît qu'il est un « homme mort », jamais vraiment revenu, une forme de zombie qui fait écho à celui de Bob Clark dans DEAD OF NIGHT, sorti trois auparavant. A l'anesthésie morale et physique du héros de Flynn fait pendant la violence domestique et familiale : la femme du héros veut divorcer et emporter avec elle l'enfant ; le retour triomphal du héros odysséen s'avère un échec grotesque vidant jusqu'à la positivité de la vengeance.

On est donc bien loin des réflexions et des ambiguïtés morales du rape and revenge ou du vigilante movie habituels dans lesquels le devenir héroïque s'établit par le renversement violent d'une humiliation préalable. Ici, la violence qui est déjà au cœur du héros empêche son propre surgissement intrusif ; demeurant à la frontière, elle n'est plus que machinale, objet froid et coupant à l'image du crochet qui étend symboliquement une main incapable de saisir le monde. Elle ressemble encore à cette belle image du générique montrant, alors que la foule au sol est saisie dans l'attente fébrile des héros de guerre, l'avion qui les amène glissant dans le ciel : suspendue entre ciel et terre, machine sans âme et conduite imperturbablement à son but, la violence se fait expression abstraite, arrière-fond sur lequel viennent s'inscrire en saillie les dérisoires tentatives d'établir une forme de psychologie ou de faire dialoguer des personnages. On comprend alors mieux l'intérêt porté par Tarantino à ce film.

En résumé, la réussite du film ne tient pas à celle de son héros parvenant à accomplir sa volonté de vengeance mais, inversement, à la vacuité de cette vengeance ayant perdu d'emblée le sens de son achèvement. Plus proche de Monte Hellman au final que de Peckinpah, Flynn fait passer son œuvre de l'amertume désabusée à l'abstraction d'une énergie absurde. Les plus belles scènes qui montrent la tentative désespérée d'une admiratrice de faire revenir le héros au monde sont aussi les plus violentes : bien au-delà de la possibilité d'une reconstruction, le héros reste aveugle, qui gomme progressivement en éliminant un à un la bande de ses bourreaux toutes les images de souvenirs et d'un passé encore plus traumatisant que ses années de guerre pour ce qu'il est devenu incapable de le vivre ou le revivre. Si la violence est réelle, son instigateur est devenu fantomatique.

Stéphane Bex
14/12/2015
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