Lunacy

Šílení


ORIGINE
République Tchèque
Lunacy Affiche

ANNEE
2005
REALISATION
Jan Svankmajer
INTERPRETES
Pavel Liska
Jan Triska
Anna Geislerova
Critique Lunacy
{Photo 1 de Lunacy} Le combat permanent que se livrent le corps et l'esprit, nous dit Jan Svankmajer, cinéaste culte adulé par les frères Quay, ne peut déboucher que sur deux choses : la maladie, si l'esprit l'emporte sur le corps, ou la folie, si l'inverse se produit. Toutefois, ajoute-t-il immédiatement, si quiconque s'empresse de réguler les déséquilibres issus de cette relation conflictuelle, une troisième forme d'horreur surgit : la violence fascisante inhérente à tout système plaçant l'ordre au-dessus de la liberté.

SILENI (qui signifie « démence »), son cinquième long-métrage, et le dernier sur lequel il ait collaboré avec sa femme (Eva Svankmajerova) avant sa mort, nous plonge dans une fable horrifique qui balance entre ces deux extrêmes : la première moitié du récit nous fait découvrir un monde dans lequel la liberté est quasi absolue, avec tout ce que cela implique de dérèglements et de chaos ; tandis que la seconde moitié du film nous ramène progressivement du côté de l'ordre, avec son cortège de privations et de punitions. Quant au monde dans lequel nous vivons, précise Svankmajer dans son introduction au film, il conjugue pour sa part les pires éléments des deux univers.

Jean Berlot (Pavel Liska), dont la mère est morte dans un asile d'aliénés, est sujet à des accès de folie passagère, qui s'emparent de lui dans les situations de stress intense : il s'imagine être la proie de deux infirmiers patibulaires qui s'efforcent de lui passer une camisole de force contre son gré. Afin de se défendre contre eux, il s'empare alors de tout c{Photo 2 de Lunacy} e qui lui passe sous la main et réduit en miettes le mobilier qui l'environne. C'est ce qui lui arrive au début du film, dans une auberge où il s'est arrêté afin de passer la nuit. Le lendemain matin, à sa grande surprise, un individu au rire dément (Jan Triska), vêtu à la manière d'un noble du XVIIIème siècle, et qui se déclare posséder le titre de Marquis, paye les dégâts occasionnés à sa chambre et propose de le déposer en chemin dans son carrosse. Car en dépit du fait que la scène se déroule visiblement à notre époque (une autoroute est entraperçue, des claviers d'ordinateur apparaissent au détour d'un plan, etc.), le film utilise de nombreux éléments remontant à cette époque charnière : celle de la Révolution Française et de ses conséquences directes ou lointaines, à laquelle il est régulièrement fait référence, mais également celle du Marquis de Sade, dont la rhétorique est reprise par son pendant « svankmajerien » quasiment mot pour mot. Jean, en effet, ne tarde pas à découvrir que son hôte pratique dans une aile de sa demeure d'étranges cérémonies blasphématoires durant lesquelles il enfonce des clous dans une statue de Jésus tout en interpellant violemment Dieu.

Plus bizarre encore, à la suite du décès accidentel du Marquis, qui s'étouffe en avalant une banane (!), Jean aide Dominic (Pavel Novy), le fidèle serviteur de l'hurluberlu, à enterrer son maître dans son caveau de famille. Il comprend rapidement que loin d'être mort, le Marquis a volontairement souhaité procéder à son inhumation prématurée afin de lutter{Photo 3 de Lunacy} contre sa peur panique d'être enterré vivant. Il s'agit là d'une thérapie préventive développée dans un sanatorium qu'il s'empresse de faire découvrir à son invité, afin de l'aider à se soigner de ses accès de démence.

Le film nous fait alors découvrir un asile littéralement dirigé par les fous : ils sont parvenus, lors d'une mutinerie, à enfermer les gardiens dans la cave du bâtiment (avant cela, ils les ont passés au goudron et aux plumes, afin de les humilier, tels des bandits issus de l'Ouest sauvage américain). La fameuse thérapie préventive du Docteur Murloppe (Jaroslav Dusek), basée sur le libre consentement des malades qui sont traités comme des égaux, est appliquée jusqu'à l'absurde. L'hôpital a des airs de basse-cour, avec une myriade de gallinacés en liberté (cf. le goudron, mais aussi les multiples oreillers qui sont déchirés par les malades, indices subliminaux révélant le lieux où se cache la clé ouvrant le cachot des anciens gardiens), qui volettent entre les aliénés laissés à eux-mêmes.

Pourtant, quand Jean aide Charlotte (Anna Geislerova) à libérer le vrai responsable des lieux - le Docteur Coulmière (Martin Huba) - ce système anarchique est rapidement remplacé par les bonnes vieilles méthodes traditionnelles faites de punitions corporelles, d'électrochocs et autres joyeusetés carcérales. Afin de lutter contre la folie, ledit docteur applique une méthode des plus sauvages : il affaiblit le corps à l'aide d'une série de treize « traitements », d'intensité croissante. Le premier d'entre eux consiste en une{Photo 4 de Lunacy} volée de vingt coups de fouets. Le huitième débouche sur une ablation de la langue. Le dixième prive le patient de ses yeux. Quant au treizième, terrible, il est entouré du plus grand secret...

Il ne faut pas s'attendre, en regardant ce film, à découvrir un spectacle calibré comme on en produit tant. Si le film de Svankmajer est bien un film d'horreur, ce n'est pas un film qui fait peur... du moins, pas de manière traditionnelle. La peur qui sourd de cette œuvre résulte de sa virulente critique des systèmes politiques qui ont asservi la République Tchèque au cours du siècle dernier. Le pays est en effet passé d'un régime prônant l'égalitarisme absolu à un autre mettant l'accent sur la seule liberté, au détriment de toute autre considération. Dans les deux cas, le zèle extrême prévalant à l'application de ces principes abstraits a débouché sur des situations également inhumaines et tyranniques, transcrites de manière métaphoriques dans ce long-métrage. Car il faut bien garder présent à l'esprit que Svankmajer n'est pas un théoricien en sciences politiques, mais bel et bien un artiste - en dépit du fait qu'il déclare que ce film ne soit pas de l'art. Qui plus est, il excelle avant tout à nous présenter des œuvres résolument surréalistes et grotesques, à la manière d'un Luis Buñuel ou d'un Alexandro Jorodowsky. Ses films peuvent en dérouter plus d'un. Les images qu'ils nous présentent sont en effet interprétables de nombreuses façons, le travail de l'artiste correspondant à une auto-thérapie d'ordre psychanalytique.

Le caractère onirique de l'œuvre transparaît dans les séquences animées, intercalées tout au long du film, où d'immondes pièces de boucherie (des langues, des yeux, des cervelles...) acquièrent une vie propre et se mettent à faire la fête de manière débridée. Pourtant, là aussi l'enfermement à l'œuvre dans la portion « humaine » du récit est à l'œuvre : toutes ces joyeuses viscères (qui pourraient bien être un symbole de notre condition charnelle fondamentale) terminent leur course passées à la moulinette, derrière les barreaux de cages à oiseaux, ou bien encore enrobées sous cellophane dans les rayons d'un supermarché...

Doit-on lire ici la victoire irrésistible de la société de consommation sur ces viandes récalcitrantes que nous sommes ? Svankmajer déclare ainsi : « bien qu'il n'y ait pas de censure de la pensée (dans la République Tchèque d'aujourd'hui), il y a une censure de l'argent »... pas facile de faire des films exigeants dans un système capitaliste.

Signalons que le film emprunte deux de ses thèmes principaux à des nouvelles d'Edgar Allan Poe : « The Premature Burial », pour la première partie du récit ; « The System of Doctor Tarr and Professor Fether » (soit « Le Système du Docteur Goudron et du Professeur Plumes »... on comprend pourquoi) pour la seconde.

Mais plutôt que de laisser le mot de la fin au neurasthénique de Baltimore, laissons le plutôt à l'hédoniste par excellence, le divin Marquis de Sade (ou plus précisément à son double issu du film) : « A votre santé... mentale ! ».

Franck Boulègue
22/12/2009
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AUTEUR DE L'ARTICLE: Franck Boulègue
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