Unfriended

Cybernatural


ORIGINE
Etats-Unis
Unfriended Affiche

ANNEE
2014
REALISATION

Levan Gabriadze

INTERPRETES
Heather Sossaman
Matthew Bohrer
Courtney Halverson
AUTEUR DE L'ARTICLE: Stéphane Bex
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Critique Unfriended
{Photo 1 de Unfriended} Dernier sorti de l'usine Jason Blum - à qui l'on doit notamment PARANORMAL ACTIVITY, INSIDIOUS, SINISTER- , UNFRIENDED de Leo Gabriadze (ainsi mentionné au générique) en reprend les grands principes : acteurs peu connus, petit budget, pitch horrifique original puisant ici son argument dans le fonctionnement des réseaux, construction efficace et durée courte (83 minutes). Le film, que l'on pourrait qualifier de slasher 2.0, s'établit ici en temps réel et prend pour cadre un tchat entre Blaire et ses amis (Mitch, Adam, Jess, Ken, Val) parasité par le fantôme d'une ancienne camarade s'étant suicidée après avoir été harcelée sur internet. L'intrus, s'étant invité de force sur Skype, refuse de disparaître et met au jour les petits secrets qui travaillent la communauté de ces prétendus amis.

On reconnaît là les motifs habituels du cyber-harcèlement (MEGAN IS MISSING, Michael Goi, 2011) associés au thème horrifique d'un jeu de la vérité faisant éclater le ciment communautaire et révélant derrière la noirceur des comportements individuels (par exemple TRUTH OR DARE, Robert Heath, 2012 ; THE HOLE, Nick Hamm, 2001). La bande des adolescents, piégée devant ses écrans, se voit forcée de reconnaître ses péchés et s'étiole progressivement, ses membres étant éliminés les uns après les autres par l'ennemi restant invisible.

Plus qu'une forme de survival, il faut voir dans la forme du film un avatar du found footage, ces films ne cachant pas mais dévoilant la présence de le caméra tournant les images. En effet, UNFRIENDE{Photo 2 de Unfriended} D fonctionne à la manière des « computer screen movies » (THE COLLINGSWOOD STORY, Michael Costanza, 2002 ; THE DEN, Zachary Donohue, 2013 ; OPEN WINDOWS, Nacho Vigalondo, 2014) et prend pour cadre filmique exclusif l'écran de l'ordinateur de Blaire. Les contraintes du found footage - point de vue invariable, réduction du montage, fiction remplacée par la forme du pseudo-documentaire - se sont transposées dans la forme du « computer screen movie » - cadre invariable, temps réel, absence apparente de montage - en générant une nouvelle approche spectatorielle plus apte à saisir la finesse de traitement à l'œuvre dans une pratique quotidienne. Loin de réduire la forme cinématographique, l'espace de contrainte la renouvelle en en reposant les codes stylistiques à l'ère des réseaux et des images 2.0. Ainsi des jeux de profondeur des champ, constamment remis en question par l'écrasement des images sur l'écran d'ordinateur que compense la variation des cadres et des plans glissant du premier à l'arrière-plan suivant l'intensité de la conversation et de ses participants ; ainsi le split-screen et l'éclatement narratif au sein d'une simultanéité temporelle permis par la multiplication des fenêtres impliquant chacun des participants dans la discussion ; ainsi le jeu de voilement / dévoilement autorisé par la profondeur virtuelle permettant de faire glisser les fenêtres les unes sur les autres, de les masquer ou de les dévoiler à volonté ; ainsi de la narration intradiégétique multipliant les indices de son autonomie -{Photo 3 de Unfriended} musique accompagnant l'action ouverte « en direct » par un des personnages sur son ordinateur ; ainsi des images glitchées ou freezées incluant en elles le temps de leur transmission partagée ; ainsi encore de la dialectique entre communauté de partage virtuelle sur le réseau et intimité individuelle permise par les outils informatiques définissant les modes de communication applicables - du dialogue à deux au débat collectif - et les superposant.

Si l'on trouvait déjà une grande partie de ces éléments à l'intérieur de THE COLLINGSWOOD STORY, première œuvre peut-être à réfléchir et définir les outils stylistiques de cet espace écranique, il faut reconnaître que Gabriadze se montre particulièrement habile à en exprimer le potentiel horrifique. Le fantôme, à l'ère 2.0, est un virus s'imposant sur les écrans et qui ne peut être éliminé ; chaque tentative de le bloquer, d'éliminer ou reconfigurer le compte qui en est le porteur s'avère un échec et définit une nouvelle forme de hantise et d'angoisse - celle de ne parvenir à organiser les data des transferts numériques et définir son espace personnel. Les temps de téléchargement de données deviennent ici source de suspense, comme les brutales déconnexions, les temps d'appel et jusqu'aux bruitages eux-mêmes de Skype, ouvrent à une peur plus indirecte, moins viscérale, mais tout aussi efficace. On retiendra notamment du film la séquence saisissante qui d'un portable appelé et se mouvant légèrement au sein d'une image a priori « gelée » fait écho aux scènes les{Photo 4 de Unfriended} plus angoissantes de Kurosawa dans KAIRO.

Certes, le programme n'est pas entièrement suivi au pied de la lettre par Gabriadze et on peut noter çà et là quelques entorses au contrat stylistique - bruits de basse extradiégétiques par exemple rappelant ceux utilisés dans PARANORMAL ACTIVITY ou encore le final quittant le point de vue écranique - mais l'habileté narrative et l'inventivité du réalisateur compensent ces quelques écarts mineurs. On pourrait y voir, il est vrai, un pur exercice formel. Mais ce formalisme épouse au plus près une pratique quotidienne et une éthique du dire moderne, soulignant les faux-semblants d'une communication transparente et l'hypocrisie des communautés actives sur les réseaux informatiques . Le dévoilement de l'intimité prend désormais la forme de l'exhibition involontaire de ses goûts et de ses choix à travers un historique. Une victime de cyber-harcèlement compte paradoxalement plus d'amis sur son compte commémoratif qu'elle n'en possédait de son vivant. Le recours au réseau de chatroulette à un moment du film dévoile ce qu'il en est réellement de l'entraide et de la solidarité des réseaux : les images et les visages se succèdent dans l'indifférence la plus complète, renforçant la solitude de celui qui y cherche une aide.

Là où le film est peut-être le plus pertinent intellectuellement, tout en prenant le contrepied d'une esthétique cinématographique commune, c'est sans doute dans le traitement qu'il opère du « déchet » symbolique. De l'image qui « glitche », soumise à la limite des transferts de données, jusqu'à l'excrément affiché sur la vidéo virale qui pousse une jeune fille au suicide, c'est bien la question du résidu qui hante les réseaux et celle d'une impossible virginité visuelle. Les images, copiées/collées et transportées d'un ordinateur à l'autre, demeurent, dans leur rémanence, résidu se multipliant pour finir par dessiner la forme fantomatique qui s'incruste à l'intérieur du code et prend possession de l'outil lui-même. A l'époque où d'un clic peuvent s'éliminer des pans entiers de vie, le fantôme dit la persistance des data qui se refusent à la corbeille et viennent proliférer à la manière d'un virus dans les programmes informatiques. Les mensonges et l'hypocrisie des personnages, excréments éthiques poussés sous le tapis de leur souris, se révèlent dans la laideur quand ils émergent des mémoires virtuelles et s'exhibent devant une communauté toujours prompte au jugement radical et sans empathie.

Tout cela fait de ce film, a priori mineur et sans ambition, une œuvre bien plus maligne qu'il n'y paraît et prenant le temps de poser les conditions de son jeu esthétique sans chercher à précipiter l'ensemble. Si le succès public n'a pas véritablement suivi, il faudra attendre sans doute encore quelque temps pour voir le film réévalué au niveau de son ambition véritable : celle d'être un miroir angoissant de nos pratiques virtuelles, celle de se se faire reflet du caractère fictif de la transparence à l'œuvre dans l'établissement des réseaux de communication.

Stéphane Bex
04/12/2015
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