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Faux Semblants
Dead Ringers - Canada; USA - 1988 - Réalisation : David Cronenberg - Interprètes : Jeremy Irons, Geneviève Bujold, Heidi Von Palleske, Barbara Gordon.

Sorti en 1988 et lauréat du Grand Prix du Festival d’Avoriaz, FAUX SEMBLANTS marque un tournant dans la carrière de David Cronenberg, lequel délaisse l’aspect frondeur de ses débuts pour davantage de sobriété visuelle. Aux outrances sanglantes d’antan, le cinéaste substitue une approche épurée qui lui valut une reconnaissance critique quasi générale et lui permit d’accéder au rang « d’auteur » majeur. Poursuivant sa mutation cinématographique entamée avec DEAD ZONE et LA MOUCHE, le Canadien sort du cadre des « initiés » et, après deux décennies marquées par une horreur frontale et viscérale, touche enfin un plus large public. Cronenberg obtient ainsi les applaudissements de la « grande presse » sans toutefois se renier puisque FAUX SEMBLANTS s’inscrit dans la continuité logique de ses obsessions.

FAUX SEMBLANTS s’intéresse à la relation trouble entre deux jumeaux, le réservé Beverly et le séduisant Elliot, directeurs d’une clinique gynécologique à Toronto. Ayant toujours tout partagé, les deux frères entament une relation avec une actrice nommé Claire Niveau, qu’ils s’échangent à son insu. Claire finit toutefois par réaliser qu’elle sort avec deux personnes différentes et la situation entre les jumeaux dégénère. Beverly, amoureux de l’actrice, refuse en effet de la quitter en dépit des demandes d’Elliot et sombre dans la drogue puis la folie…

Inspiré d’un fait divers authentique (le décès, par overdose, de deux médecins jumeaux en 1975), FAUX SEMBLANTS adapte un roman de Bari Wood et Jack Geasland (« Twins) de manière froide et clinique. Laissant quelque peu le personnage féminin, incarné par Geneviève Bujold, en retrait, Cronenberg se concentre sur la relation fusionnelle des jumeaux, s’interroge sur leurs angoisses de séparation et leur crainte devant autrui. Le cinéaste refuse d’ailleurs de poser le moindre jugement moral sur le comportement des frères, lesquels paraissent de plus en plus instables et psychologiquement perturbés au fil du récit.

Dominé par la performance d’un extraordinaire Jeremy Irons, complètement habité par son – ou plutôt ses – personnage(s), FAUX SEMBLANTS dresse un portrait acide et secouant d’une névrose. Fidèle à sa réputation de cinéaste « clinique », Cronenberg ajoute à cette intrigue réaliste des éléments étranges et orchestre des passages franchement bizarres comme ce cauchemar au cours duquel l’amas de chair répugnant reliant les deux frères est sectionné par leur amoureuse. Fasciné par les instruments chirurgicaux, Irons construit également des appareils gynécologiques farfelus adaptés à l’examen médical de patientes « mutantes ». Les jumeaux sont d’ailleurs, au départ, attiré par la particularité physique surprenante de l’actrice venue les consulter, à savoir ses trois utérus. Loin de trouver cela monstrueux, les gynécologues considèrent au contraire cette difformité comme merveilleuse et ajoutent qu’ils aimeraient organiser des « concours de beauté intérieure » où seraient mis en compétition les plus beaux organes. Enfin, comment ne pas citer cette scène incroyable et visuellement superbe où une série de médecins tout de rouge vêtus, tels les officiants d’un sacrifice païen, examinent une patiente à l’aide des instruments imaginé par l’un des jumeaux. La frontière entre le réel et l’extravagant se dissout dans ces passages où la normalité s’efface dans une étrangeté angoissante et troublante pour illustrer un fantastique du quotidien, bien plus perturbant que celui des fantômes ou des vampires. Adoptant un rythme lent, FAUX SEMBLANTS ramène ainsi, peu à peu, ses protagonistes vers une impossible fusion tout en les plongeant dans un enfer d’addictions diverses qui les conduit, par petites touches successives, droit à l’autodestruction.

Bien servi par des effets spéciaux visuels aussi bluffant qu’indiscernables, FAUX SEMBLANTS constitue une œuvre exigeante, souvent perturbante et parfois choquante, à laquelle on pourra difficilement reprocher quoique ce soit, excepté, peut-être, une relative froideur. Le film s’inscrit, en tout cas, parmi les réussites majeures de David Cronenberg et mérite d’être découvert ou redécouvert par le plus grand nombre. Un classique.

Frédéric Pizzoferrato rubrique retrospective
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